La répression policière de l’opposition politique en marge de la récente élection présidentielle en République Démocratique du Congo

Joseph Kabila et la Police nationale congolaise – acpcongo.com

La République démocratique du Congo (RDC) est, avec ses 81 millions d’habitants, le quatrième pays le plus peuplé d’Afrique et également l’un des pays le plus pauvre et corrompu du globe. Deux récentes guerres civiles et la présence sur son territoire de divers groupes d’opposition, parfois politiques, parfois militaires, parfois hybrides, font de cette ancienne colonie belge un endroit particulièrement instable politiquement. C’est la Police nationale congolaise qui est principalement chargée de préserver ce fragile ordre des choses. Cet article de blogue aura comme objectif de caractériser ce corps policier qui est, à la lumière de ses récentes actions médiatisées, un archétype moderne de la « haute-police ». Un bref résumé de l’histoire moderne de ce pays s’avère toutefois d’abord pertinente.

Au milieu des années 1990, le conflit ethnique rwandais et les mouvements migratoires qui en résultent engendrent d’importantes tensions sur le territoire voisin de la RDC (Le Zaïre, à l’époque). C’est dans ce contexte que s’enclenche la Première guerre du Congo (1996-1997), qui voit la prise militaire du pays en 1997 de Laurent-Désiré Kabila par le renversement de la dictature de longue date de Joseph-Désiré Mobutu. Ce nouveau régime est toutefois instantanément menacé par divers mouvements rebelles fortement armés, dont le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) soutenu par le Rwanda et le Mouvement de libération du Congo (MLC) soutenu par l’Ouganda et mené par le chef de guerre congolais Jean-Pierre Bemba. C’est de cette précarité que nait la Deuxième guerre du Congo (1998-2002) où sont impliqués une dizaine de pays africains ainsi qu’une trentaine de groupes paramilitaires. Avec l’aide d’initiatives de forces armées associées aux Nations Unies, la paix est fragilement rétablie en 2002 et Laurent-Désiré Kabila conserve le pouvoir, avant d’être cependant assassiné un peu plus tard par un de ses gardes du corps.  C’est son fils, Joseph Kabila, qui assure l’intérim dans ce gouvernement de transition instauré par plusieurs traités de paix délicats entre les divers belligérants impliqués dans ce plus grand conflit de l’histoire africaine contemporaine.  

Dans le cadre de cette transition consensuelle, une nouvelle constitution congolaise voit le jour en 2006 et prévoit notamment l’élection démocratique d’un président comme chef du pouvoir exécutif congolais pour un mandat d’une durée de cinq ans renouvelable une seule fois. Cette première élection a lieu en 2006 et oppose principalement Joseph Kabila et Jean-Pierre Bemba du MLC, deux personnages diamétralement antinomiques. C’est Joseph Kabila qui remporte le scrutin populaire, quoique qu’il persiste d’importants et crédibles soupçons d’irrégularités frauduleuses dans cette élection, fragilisant ainsi sa main mise sur le pouvoir souverain. Qui dit présidence fragile dans un pays d’Afrique centrale dit répression brutale de l’opposition politique, qui se démontre notamment par l’arrestation de centaines d’opposants et la violation importante et constante des droits de l’homme, particulièrement par la Police nationale congolaise et la Garde républicaine militaire. Le mandat de Joseph Kabila est renouvelé démocratiquement en 2011, toujours sous fond de polémique. C’est en 2016, l’année de la fin du dernier mandat constitutionnellement possible de Joseph Kabila, que les choses recommencent à se corser réellement (bien que préalablement d’importantes tensions politiques et militaires sont toujours bien présentes). Dû officiellement à la recrudescence du virus de l’Ébola et des délais dans le recensement de la population, l’élection de 2016 est ajournée indéfiniment. Les opposants ont toutefois des suspicions vraisemblables que Joseph Kabila chercherait une façon de rayer la limitation constitutionnelle au renouvèlement de son mandat, d’où découle une importante crise de confiance envers les institutions étatiques qui popularise les idéologies des opposants politiques. L’élection a finalement lieu le 30 décembre 2018, sans Joseph Kabila, et est dominée par trois principaux candidats : (1) Emmanuel Ramazani Shadary de la Coalition front commun pour le Congo, qui est le dauphin du président sortant Joseph Kabila; (2) Martin Fayulu, qui est une candidature commune des opposants, dont Jean-Pierre Bemba du MLC qui a vu sa candidature rejetée à cause de ses accusations à la Cour pénale internationale; et (3)  Felix Tshisekedi de la Coalition Cap pour le changement qui a fait étrangement faux bond à l’association d’opposants, après avoir lui-même nommé Martin Fayulu à sa tête. C’est finalement, avec 38% des voix, Felix Tshisekedi qui est élu Président de la RDC, devant Martin Fayulu, avec 34% des voix. La Commission électorale nationale indépendante a pris plusieurs semaines avant d’annoncer ces résultats et le gouvernement de Joseph Kabila, toujours en poste, a coupé l’accès à internet et les communication SMS pendant plus de trois semaines durant cette période d’incertitude. Cette trame factuelle, corroborée par diverses fuites, a créé d’importantes contestations quant à la légitimité de ce scrutin. L’élection semble, aux yeux de plusieurs, être entachée d’une fraude électorale sérieuse : Martin Fayulu aurait gagné par plus de 60% des voix selon des observateurs crédibles et il y aurait eu une entente entre Joseph Kabila et Felix Tshisekedi permettant à ce dernier de remporter l’élection, tout en consentant au premier un certain contrôle informel sur le pouvoir exécutif et le contrôle de l’Assemblée nationale par sa formation politique. Selon cette théorie relativement plausible, l’élection de Felix Tshisekedi serait une opposition beaucoup plus douce pour Joseph Kabila et donc un moindre mal considérant la déconfiture prévisible de son dauphin, Emmanuel Ramazani Shadary.

Malgré les contestations publiques et les recours juridiques de Martin Fayulu, la Cour constitutionnelle congolaise confirme les résultats de la Commission électorale nationale indépendante et Felix Tshisekedi prête serment comme Président proclamé de la RDC, le 25 janvier 2019. Martin Fayulu a alors demandé à la population congolaise d’occuper les rues afin de participer à des manifestations pacifiques; mouvement qui a rapidement été brutalement réprimé, notamment par la Police nationale congolaise. Ce même corps policier a également empêché, avec violence, une réunion impromptue de Martin Fayulu au siège du MLC le 22 janvier 2019 visant à établir une stratégie de mobilisation pour dénier la légitimité de cette décision finale de la Cour constitutionnelle, jugée extrêmement partiale.

Ces actions de la Police nationale congolaise en font un très bon exemple du concept de « haute-police », notion principalement amené par l’auteur Jean-Paul Brodeur et différents collaborateurs dans la littérature scientifique des dernières décennies. Suivant le modèle français traditionnel, cette stratégie de policing a comme principale finalité de renforcer le régime politique en place et d’éliminer les menaces intérieures affectant sa stabilité. Cet objectif est rendu atteignable par la mise à la disposition du gouvernement d’un corps policer centralisé agissant comme un bras exécutif à son service sur l’entièreté de son territoire. Comme c’était historiquement le cas en France, la Police nationale congolaise incarne aujourd’hui l’autorité brutale du Président et évalue ses priorités selon ce qui va à l’encontre de la préservation du régime politique qui le commande. En ce sens, notons que le Président de la RDC est le commandant absolu de la Police nationale congolaise, dont les activités décisionnelles sont centralisées à Kinshasa, et à qui le Président peut donner directement des instructions claires. Par exemple, avec la montée de l’insécurité dans la République en 2017, qui s’illustre principalement par des attaques sur diverses institutions publiques par des opposants politiques, Joseph Kabila renforce exponentiellement le nombre de ses effectifs et remplace le commissaire de la Police nationale congolaise pour un chef d’état-major adjoint des Forces armée de la RDC, qui était alors chargé des opérations de renseignements, le général Dieudonné Amuli. Il semble sans équivoque que la Police nationale congolaise surveille et réprime les activités des opposants politiques, à l’image d’une parfaite « haute-police ».

Felix Tshisekedi, fraichement proclamé Président de la RDC par la Cour constitutionnelle, s’est félicité pour cette première alternance pacifique du pouvoir en RDC. La suite des choses nous permettra de savoir s’il s’agit, premièrement, d’une réelle alternance de pouvoir et, deuxièmement, de circonstances réellement pacifiques. La stratégie de policing actuelle de la Police nationale congolaise, qui vise à taire et disperser les opposants politiques, pourra toutefois mettre de colossaux bâtons dans les roues à cette recherche de vérité. Tout semble dépendre des réactions de la communauté internationale. À voir.