L’opération policière « Objection »: les leçons tirées de l’opération SharQc

L’opération policière Objection a permis l’arrestation, ce mardi 24 avril, de plusieurs membres de trois réseaux de trafic de stupéfiants issus du groupe de motards criminalisés des Hells Angels. C’est la plus grosse opération menée contre le groupe criminalisé depuis l’opération SharQc en 2009. Cette dernière n’avait pas été un franc succès puisque plusieurs membres haut placés dans l’organisation s’étaient vu attribuer un arrêt des procédures en 2015, en vertu de l’arrêt Jordan sur le délai des procédures. Depuis, deux nouvelles escouades visant à démanteler les groupes criminalisés d’importance ont été créées, dont L’Escouade nationale de répression du crime organisé (ENRCO) qui vise les têtes dirigeantes des organisations comme les Hells Angels et la mafia montréalaise. Par contre, l’échec de l’opération SharQc a également permis aux policiers de modifier leurs tactiques d’intervention pour éviter qu’une autre opération aussi majeure se termine en « queue de poisson ». Ainsi, dans le cas des Hells Angels qui font maintenant faire le travail illégal par les membres des clubs-écoles, les opérations policières visent également les membres moins importants ou les futurs membres de l’organisation pour continuer d’affaiblir celle-ci. Aussi, ces opérations envoient le message que la police continuera de procéder à des arrestations tant et aussi longtemps que l’organisation ne cessera pas leurs activités.

Les enquêteurs de l’opération Objection ont également tiré des leçons de l’opération SharQc et ont donc adapté leur approche pour se conformer à l’arrêt Jordan et le rapport Boucher sur la gestion des superprocès. Ainsi, dans la présente affaire, les procureurs aux poursuites criminelles et pénales (DPCP) sur le dossier ont déjà divisé en sous-groupe les accusés selon le type d’accusation et pour effectuer une gestion commune de la preuve. Cela a pour objectif d’accélérer les procédures judiciaires et que seulement un nombre restreint d’individus soient jugés en même temps. La quantité de preuves et le fait que le juge ait ordonné la présence de tous les avocats de la défense pour toute demande de rapport pourraient par contre causer quelques problèmes. Il est donc évident que le système de justice devra encore s’adapter pour ces superprocès.

Il n’est pas étonnant qu’une telle opération « coup-de-poing » ait lieu plus de neuf ans après l’une des plus grandes opérations policières contre les Hells Angels au Québec, l’opération SharQc. Lors de cette opération, 156 personnes avaient été arrêtées, dont 111 des 113 membres en règle de l’organisation. Les accusations portées étaient majoritairement liées au trafic de drogues, d’homicide, de complot pour meurtre envers les membres d’autres groupes criminalisés, de gangstérisme et de crimes contre la personne. Or, l’importance de cette opération n’a pas eu les effets escomptés puisque le système judiciaire n’était pas prêt à recevoir ce type de superprocès. L’opération de 2009 a également démontré que le plus gros du travail policier n’est pas d’enquêter, mais bien d’assembler les preuves nécessaires pour permettre à la justice d’être rendue. Par ailleurs, ces opérations qui visent l’arrestation de plusieurs suspects demandent de la préparation, de la surveillance, des informations, du temps et surtout de l’argent! Il est donc normal que ces opérations n’aient pas lieu régulièrement.

De plus, l’opération Objection était, en quelque sorte, un retour d’ascenseur de la part des services de police contre les Hells Angels après que plusieurs d’entre eux aient été libérés, faute au délai de procédure. En effet, lors de l’opération de cette semaine, les policiers ont procédé à l’arrestation d’un des doyens et cofondateur de la première section des Hells Angels au Québec. Une belle victoire pour les services de police sur l’affaire. Étant donné la façon dont c’est résulté la dernière opération majeure, les policiers ont certainement pu réaffirmer leur position d’autorité et leur travail de répression du crime. En effet, l’échec du procès des membres des Hells Angels en 2015 a pu ébranler la sous-culture policière de certains, caractérisée entre autres par le conservatisme, la méfiance envers les non-policiers et l’isolation externe.

Finalement, il va sans dire que le succès de cette opération est capital. Après l’échec que les services de police d’un peu partout au Québec ont vécu il y a neuf ans, Objection leur permettra de réaffirmer leur légitimité ainsi que leur efficacité auprès des grandes organisations criminelles, surtout aux yeux du public. L’affaire sera certainement suivie de près, puisque les médias voudront bien entendu suivre le déroulement de l’affaire, mais également parce que celle-ci, comme dans le cas de crimes graves, a un aspect spectaculaire qui est recherché par les médias. Espérons pour la justice et l’image des institutions et services publics que l’opération Objection se terminera mieux que l’opération SharQc, et que les coûts parfois très élevés de ces opérations auront valu la peine. Sinon, il faudra que l’ENRCO songe à revoir de nouveau ces opérations.