Fais ce que je dis, mais pas ce que je fais

Aujourd’hui, je n’étonnerai personne lorsque je ramènerai le sujet de la prostitution en avant-plan, alors qu’il y a à peine quelques mois, la Cour Suprême du Canada se penchait sur la constitutionnalité des articles de lois relatifs à la prostitution. Évidemment, tel que mentionné par mon collègue, la Cour a jugé ces articles inconstitutionnels en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés. Il est encore impossible de traiter ce dossier comme faisant partie des « sujets clos », notamment en raison du délai d’un an accordé au législateur. Chez nos voisins du Sud, les États-Unis d’Amérique, les récentes contestations populaires à Hawaï ne font que ramener à l’ordre du jour ce sujet controversé. Tandis que les États-Unis n’ont aucune intention de légaliser, ni de décriminaliser ces pratiques, la police est ouvertement pointée du doigt dans les médias ces jours-ci. Regard sur la situation.

Personne ne sera étonné non plus du fait que la prostitution soit encadrée rigoureusement aux États-Unis, comme ici au Canada. En effet, dans la très grande majorité des états américains, des politiques abolitionnistes et prohibitionnistes ont été implantées dans le but de contrôler le travail du sexe.  En résumé, presque tous les états, incluant celui d’Hawaï, interdisent la prostitution et toutes autres pratiques connexes (c’est-à-dire la sollicitation, le proxénétisme, etc.)  De ce fait, les clients peuvent aussi être épinglés. Jusque-là, rien d’anormal.

Or, aujourd’hui une nouvelle a fait les manchettes internationales. En effet, la police fait face à une vague de critiques relativement aux pratiques autorisées en cas d’enquête, particulièrement lorsqu’il est question d’agents d’infiltration. En ce sens, les autorités policières estiment que leurs agents d’infiltration, lorsqu’ils travaillent sur une enquête, ont le droit d’avoir des relations sexuelles avec des prostituées dans le but d’avoir l’air de « vrais clients ». Ils font partie d’une exemption à la loi, d’où la contestation. Ils estiment que cela est nécessaire, afin de pénétrer dans le milieu de la prostitution. Donc, un policier peut commettre un acte proscrit par la loi, ici comprendre le fait d’être client, dans le but d’épingler un autre individu pour un crime connexe, le cas échéant de se livrer à la prostitution. N’est-ce pas paradoxal? Ça en revient à dire : « il faut ce qu’il faut ». En d’autres mots, il s’agit de la philosophie efficacité anticrime : je dois prévenir le crime et je me fou du moyen utilisé.

Voilà un bel exemple d’insatisfaction et de déviance. Il est clair que les policiers d’Hawaï n’ont pas la même perception de leur travail que les citoyens, puisque nous sommes face à un désaccord apparent à l’égard de la nature des actions qui doivent être posées en tant que policier, particulièrement lorsque celui-ci est en fonction, puisque les opposants affirment que les policiers peuvent entièrement remplir leur devoir, sans avoir une relation sexuelle.

Les dirigeants estiment que leurs policiers se font régulièrement tester à savoir s’ils sont des agents doubles, ce qui n’est pas différent de la réalité vécue ici à Québec et partout ailleurs dans le milieu de la prostitution. Or, les policiers ici ne sont pas tenus de se livrer à une relation sexuelle. Ils ne doivent pas non plus solliciter, mais plutôt attendre d’être sollicités. Qu’en est-il des règles encadrant cette pratique à Hawaï? Évidemment, ça demeure flou… Est-ce possible que certains de ces agents en « profitent » pour abuser de leur statut, afin de recevoir différentes faveurs sexuelles ? Oui, c’est tout à fait possible, c’est ce qu’on appelle la criminalité policière : une forme typique de corruption. D’ailleurs, dans la culture policière, même si l’on voit un collègue commettre une faute, il est peu probable que l’on le dénonce à notre supérieur. C’est valable ici, et partout ailleurs. Ce type de corruption a été vu un peu partout à travers le monde dans les pays où la prostitution est interdite, mais aussi à Québec, dans le quartier Saint-Roch, comme en témoignent plusieurs femmes pratiquant le travail du sexe faisant partie de la clientèle auprès de laquelle j’interviens quotidiennement. Cette opinion est d’ailleurs partagée par la présidente de l’Alliance du Pacifique pour la fin de l’Esclavage, qui adopte une position abolitionniste. Elle estime aussi que si cette pratique est encore aujourd’hui utilisée, c’est à cause de fausses croyances voulant que personne ne soit victime de la prostitution. De plus, Roger Young, ancien agent à l’escouade des mœurs du FBI pendant 20 ans aborde dans le même sens. Selon lui, cette exemption n’est pas défendable, ou du moins l’est difficilement, puisqu’il estime qu’il n’existe aucune loi permettant à des représentants de la loi d’avoir des pratiques sexuelles à des fins d’enquêtes. Et que dire de la confiance des travailleuses du sexe envers la police suite à ces révélations? La relation ne sera pas améliorée, bien au contraire.

Comme me disait ma mère : fais ce que je dis, pas ce que je fais…