Un enquêteur d’une agence privée attend sa sentence

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Il y a deux ans déjà, un individu a plaidé coupable à des accusations de vol qualifié, d’utilisation d’une fausse arme et de déguisement dans un dessein criminel. Il assistait ce matin aux représentations sur sentence et attend maintenant la décision de la juge, qui sera rendue le 24 avril. Pour faire une histoire courte, l’homme a vraisemblablement tenté de voler deux agents de sécurité au moment où ceux-ci alimentaient de billets un guichet automatique. Il se serait présenté à eux le visage masqué en les menaçant d’une fausse arme à feu. Les deux agents de sécurité sont toutefois parvenus à maîtriser l’individu, qui a dû faire face à ces accusations par la suite.

Ce qui est intéressant dans cette histoire est plus ou moins le crime en lui-même, mais bien l’auteur de celui-ci : monsieur Jean Desbiens n’est nul autre qu’un ancien enquêteur de G4S Transport de valeurs, l’agence de sécurité qu’il a tenté de voler. À l’époque où monsieur Desbiens était employé par cette entreprise de sécurité privée, il était ironiquement chargé d’enquêter sur les pertes de celle-ci. Ironiquement, dis-je, puisqu’il a été congédié en avril 2009 pour leur avoir volé 65 000$. Aucune accusation n’avait été portée à l’époque; elles se sont plutôt ajoutées aux plus récentes lors du même procès.

Quelques questions nous viennent légitimement à l’esprit en prenant connaissance de ces éléments. Comment se fait-il que ces 65 000$ dollars volés auparavant, bien qu’ils aient valu un congédiement à monsieur Desbiens, n’aient jamais mené à des accusations, tandis que cette tentative de vol mènera fort probablement à une sentence d’incarcération? Pourquoi la compagnie n’a-t-elle pas sonné l’alarme plus tôt aux autorités policières?

Observons de plus près l’entreprise en question : G4S. Cette compagnie est une agence de sécurité privée accréditée par le BSP (Bureau de la Sécurité privée), qui est «un organisme privé d’autorégulation de l’industrie, créé par la Loi sur la Sécurité privée». G4S est donc l’une des 1820 entreprises possédant un ou plusieurs permis délivrés par le BSP, permis nécessaire depuis 2006 pour exercer dans l’industrie de la sécurité privée. Elle agit dans différents secteurs, notamment en transport de valeurs, ce qui nous intéresse plus particulièrement dans ce cas.

D’abord et avant tout, il est important de comprendre que la sécurité privée conçoit la sécurité comme un bien commercialisable. Malgré ce que l’on peut croire de prime abord, les agences de sécurité telles que G4S n’ont pas comme mission première la réduction de la criminalité, mais bien la prévention des pertes matérielles. G4S est donc une entreprise qui vend un service et qui dépend assurément de la confiance des gens à son égard : les consommateurs doivent croire que l’entreprise leur garantit une sécurité qu’ils n’auraient pas autrement. La réputation de la compagnie est ainsi primordiale. Si les clients apprennent que, comme dans le cas des 65 000$ volés par un de leurs employés, G4S est incapable de les protéger efficacement, ils ne feront plus appel à leurs services. Ceci explique assez simplement pourquoi le précédent vol de monsieur Desbiens a pu passer quasi inaperçu. Des recours en justice contre lui auraient pu mener la compagnie dans l’embarras et miner leurs profits à long terme. Monsieur Desbiens ayant rendu la totalité des sommes à G4S, on a pu simplement éviter ces procédures sans trop faire d’histoires.

Pourquoi alors avoir porté des accusations pour la tentative de vol? Cet incident est beaucoup plus grave que les pertes monétaires précédentes. Même s’il a été mentionné plus haut que la mission première des agences de sécurité privée n’est pas la réduction de la criminalité, il ne faut pas pour autant supposer qu’elles soient malhonnêtes ou immorales. Lors de son passage à l’acte, monsieur Desbiens a usé de menaces et de force physique sur les deux agents de sécurité qui s’affairaient à remplir le guichet automatique. Il n’est plus question ici de protéger la réputation de l’entreprise (Desbiens n’était plus un employé de toute façon), mais bien de protéger l’intégrité de ses employés. D’ailleurs, ce sont probablement ceux-ci qui ont directement pris contact avec la police sans qu’une enquête ne soit faite au préalable.

Finalement, pourquoi ajouter des charges quant aux 65 000$ précédemment récupérés par G4S? Ces éléments de preuve allaient probablement sortir de l’ombre au procès de quelque manière que ce soit : la compagnie avait tout à gagner de se faire transparente à ce sujet pour encore une fois tenter de garder la confiance des consommateurs.

*Fait à noter : la division Transport de valeurs de G4S a été vendue le 17 janvier dernier au groupe de sécurité Garda.